Identité juive et maladie mentale : la dissemblance chez Jankélévitch

Les lignes qui suivent sont issues de la thèse de doctorat en psychologie clinique du Rabbin Haïm Harboun intitulée : « Identité juive et maladie mentale » passée sous la direction du professeur Henri Baruk, l’un des fondateurs de l’ethno-psychiatrie moderne à Charenton puis à Sainte-Anne.

Dernier élément de l’identité juive, la dissemblance est celle qui a eu des conséquences directes sur l’équilibre psychologique des Juifs. Il n’est pas dans la nature humaine de paraître différent de l’autre. La société tend, par des structures sociales, économiques et politiques, à niveler les couches sociales au point qu’un être humain s’identifie à une simple immatriculation. Toute dissemblance engendre le sentiment de ridicule qui constitue à son tour une pression permanente obligeant l’homme à rentrer dans les rangs et disparaître dans l’anonymat. Le juif est constamment confronté avec le besoin de ressembler à tout le monde, de ne se distinguer en rien de la manière d’être des majoritaires, de ceux qui l’entourent, de se perdre en elle pour ne pas attirer l’attention.

Vladimir Jankélévitch

Resté en vie par une « distraction de la Gestapo », selon son expression, Jankélévitch eut à cœur de refaire le chemin de l’appartenance à la conscience, à la recherche d’une voie juive pour habiter la modernité.

Dans La Conscience juive[1], Jankélévitch risque, avec sincérité et lucidité, une esquisse de définition de la conscience juive dans sa complexité, sa tentation de la différence, son désir d’altérité.

Le titre de l’article met en lumière une conscience juive « déchirée ». Vladimir Jankélévitch, bien qu’attaché à la laïcité et peu pratiquant, se voit contraint, à la lumière du génocide et de l’antisémitisme, de s’interroger sur le sens profond de l’identité juive. Cette interrogation, marquée par une tension entre fidélité à un héritage identitaire et refus de toute appartenance communautaire assimilée, constitue le noyau de sa réflexion philosophique.

« Il y a chez les Juifs, dit Vladimir Jankélévitch, même les plus attachés à leurs traditions, par certains côtés, par certaines circonstances et pas seulement pour des raisons matérielles — ce ne serait pas intéressant, cela vaudrait pas qu’on s’y attache philosophiquement — mais pour des raisons fondamentales et métaphysiques, un besoin de passer inaperçu, la phobie de ce que nous appelons la diaphora. Cela veut dire différence. »

Il y a là un besoin de disparaître délicieusement et ce besoin de « délicieusement disparaître » est aussi un besoin humain. Songez à un grand roi qui sort le soir par la porte de service de son palais pour aller faire la queue à la porte d’un cinéma. Comme tout le monde, comme pour nous, c’est le besoin de l’incognito, de l’anonymat.

En premier lieu, la conscience juive fait appel à un problème intérieur. Le judaïsme est une idée, une exigence déraisonnable qui concerne tout l’être :

Comment définir quelque chose dont l’essence est d’être indéfinissable ? Il y a une vertu d’alibi, une altérité constitutionnelle qui est propre aux Juifs. […] C’est cette altérité qu’il faut essayer de rendre présente. […] Il y a dans le fait d’être juif un exposant supplémentaire d’altérité qui est le fait d’échapper à toute définition. (p. 18‑19)

Jankélévitch médite sur les circonstances qui ont amené les juisf à prendre conscience de leur identité :

Pour certains, la guerre a été le révélateur de leur propre judaïsme qu’ils avaient toujours nié ou occulté. Ou tout simplement ignoré, comme c’est le cas de Jankélévitch, dont les parents, d’origine russe, ne pratiquaient aucune religion. Cet être fondamental lui a soudain été révélé. Choisir d’être aux côtés de ses frères, dans les épreuves, et, contre tout bon sens, choisir dans la nuit la liberté, lui parut essentiel car « le fait d’être juif ne s’efface ni par la naturalisation ni par la conversion » (p. 18), nous rappelle-t-il.

Comment s’explique ce besoin irrésistible qu’éprouve chaque juif de ressembler à tout le monde ?

Nous laisserons de côté les raisons historiques que Dov Ségal[2] a évoqué dans sa thèse, pour nous attacher principalement à l’aspect religieux et doctrinal. La dissemblance est en effet un point sur lequel le judaïsme a mis l’accent avec tellement d’insistance que par la suite, il s’est créé dans la famille juive, une véritable peur du “goï”. Ce terme, qui signifie peuple, a eu, par extension, une signification péjorative ? Être Goï, c’est refuser la dissemblance. Ce refus est une attestation de faiblesse.

Ce qui a souvent manqué dans les milieux juifs, c’est la définition de la dissemblance. On a fini par la considérer comme un état de supériorité ou un état d’infériorité. Il est vrai que le milieu majoritaire a joué un rôle dans la déviation du véritable sens de la dissemblance. L’antisémitisme en est le premier responsable.

« Les deux manières, dit Jankélévitch, de singer les autres, c’est a) de les imiter – b) de les contredire, puisque, comme chacun le sait, l’esprit de la contradiction n’est souvent qu’une forme de l’esprit d’imitation et même la plus bête et la plus littérale, la plus juxtalinéaire. Et c’est ce à quoi nous invite l’antisémitisme. Nous rencontrons tout le temps ce problème. L’antisémitisme a sommé le juif de prendre parti entre les deux. Il veut l’enfermer dans ce dilemme alternatif : ou tu abandonnes les usages, ou alors ne sois que juif et accepte le Ghetto » [3].

Le juif de son côté est, dans son essence, contradictoire. On l’accuse souvent de ne pas savoir ce qu’il veut. En vérité, il veut concilier deux situations contraires. D’une part, il cherche à être traité absolument comme les autres, sans aucune discrimination et d’autre part, il veut garder son originalité. C’est le dilemme qui est la cause première de son déséquilibre mental. Ce problème n’est pas propre aux juifs. Il est le fait de toutes les minorités. Mais, chez le juif, il prend une proportion importante du fait des refoulements de l’éducation de la dissemblance rejetée dans l’inconscient et qui reparaît chaque fois que le dilemme est près de recevoir une solution : – soit par la dilution totale dans la majorité, – soit par le retranchement dans le « ghetto ».

Sa situation rappelle la vision de l’échelle de Jacob. Le texte précise « des anges qui montent, qui descendent »[4]. C’est qu’il ne s’agit pas ici d’anges mais de la lutte permanente que les enfants de Jacob vont avoir à affronter, dissimuler ou ressembler, monter ou descendre.

Ce dilemme est à l’origine du déséquilibre psychologique qui caractérise souvent le juif. Certains médecins ont conclu que le juif était prédisposé à la maladie mentale. Ceci peut se vérifier uniquement dans le cas où le versement dans la ressemblance n’est pas contrebalancé par un fond juif, conscient ou inconscient.

En même temps que l’homme juif s’assimile, qu’il cherche à s’assimiler aux autres, à faire que son problème ne fonde pas dans la grisaille universelle des problèmes abstraits, qu’ils se rassurent, il éprouve le remord de la différence négligée et des scrupules. Or, un scrupule, c’est déjà un remords[5]. Le remords naît lorsque j’ai négligé quelque chose qui en moi proteste contre l’assimilation. La différence me dit : « Je suis là quand même ».

« Une sorte d’évidence irréductible proteste contre cette réduction, contre ces réductionnismes. Cette évidence : c’est la mauvaise conscience qui est dans ma conscience. Une mauvaise conscience qui est en même temps une conscience, une infraconscience, une arrière conscience, qui est nécessaire à la conscience pour l’exalter et plus l’homme a conscience de cette différence négligée, et plus il a le remords de l’avoir négligée, plus s’exalte l’assimilation, le besoin de s’assimiler, le besoin de ressembler aux autres. Le besoin de s’enfouir dans les autres est exaspéré par le sentiment même de l’infidélité à la spécificité juive et réciproquement »[6] .


[1] Tentations et actions de la conscience juive: données et débats. VIe et VIIIe colloques d’intellectuels juifs de langue française organisés par la Section française du Congrès juif mondial publiées par P.U.F. Colloque des intellectuels juifs. 1971

[2] Le Docteur Dov Ségal de Tel Aviv, a fait dans le service du professeur Baruk un long stage qu’il a consacré à préparer un très gros travail sur les maladies mentales chez les juifs et surtout sur le rôle de l’authenticité et du refus d’être juif dans le Genèse de conflits intérieurs morbides susceptibles de provoquer non seulement des névroses mais de graves psychoses. On trouvera dans cet excellent travail tous les détails à ce sujet.

[3] Jankélévitch op. cité

[4] Genèse – chap. 28-12.

[5] Voir à ce sujet l’étude de Pr Baruk dans la « Revue de Métaphysique et de morale », n°3 – 1971 – Librairie Armand Colin.

[6] V. Jankélévitch – op. cité.

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