
Par Didier Long
Le sionisme est souvent raconté à travers l’histoire des pionniers, des intellectuels et des visionnaires juifs d’Europe de l’Est et d’Europe centrale. Pourtant, une autre figure, massivement oubliée , traverse cette histoire, discrètement, mais puissamment : celle du guer, le converti au judaïsme.
Les guerim n’ont pas attendu la création de l’État d’Israël pour s’engager dans le destin du peuple juif.
Le rôle du guer (l’étranger ou celui qui « sejourne » parli les juifs) dans le projet national, spirituel et messianique d’Israël est méconnu, alors qu’il en constitue un pilier invisible, vital. Que nous disent les guerim sur la nature profonde du peuple d’Israël et sur l’élan universel du sionisme ?
La Torah et la tradition juive face à la Cité antique
L’apport des guerim au peuple d’Israël n’est pas anecdotique. Bien au contraire il constitue le fondement de toute identité juive.
Tout d’abord le juif est traversé dans son identité par sa condition d’ancien guer. Non pas comme une échelle qu’on repousse après être monté sur le toit de la maison, mais comme un rappel bi-quotidien (Chema du lever et du coucher), hebdomadaire (Chabbat) et central lors de la plus importante fête juive, Pessah. Une proclamation qui selon le Maharal de Prague concerne non pas seulement Israël mais un évènement de la sortie d’Egypte ontologique dont Pessah proclame lannonce adressée à toutes les nations. Non seulement le juif est un ancien guer mais il doit s’en souvenir et le proclamer a Pessah si lon en croit le Maharal.
La Torah le rappelle comme un leit motiv :
« Tu aimeras le guer car tu as été étranger en terre d’Égypte » (Dt 10,19).
Le juif sort d’Egypte à chaque instant et chaque jour et même les nuits et jusque dans le monde qui vient nous dit la Haggadah de Pessah. Nous sortons de notre Egypte intérieure qui ne quitte pas notre mémoire.
La techouva, le retour sur la terre et Dieu, est donc une question d’identité juive.
La terra-patria des ancêtres divinisés…
La patrie de nation juive n’est pas comme celle des nations.
En effet la « patrie » juive ne se constitue pas en référence à une terra-patria, la terre des ancêtres divinisés du monde gréco-italique. Dans ce monde les esprits son censés habiter sous la terre, on leur offre des libations de vin, et on part à la guerre avec des figurines (larres) censés les représenter. On relira sur ce point Numa Denis Fustel de Coulange qui décrit cela dans la Cité Antique .
« Une des premières règles de ce culte (des morts) était qu’il ne pouvait être rendu par chaque famille qu’aux morts qui lui appartenaient par le sang. Les funérailles ne pouvaient être religieusement accomplies que par le parent le plus proche. Quant au repas funèbre qui se renouvelait ensuite à des époques déterminées, la famille seule avait le droit d’y assister, et tout étranger en était sévèrement exclu [1]. On croyait que le mort n’acceptait l’offrande que de la main des siens ; il ne voulait de culte que de ses descendants. La présence d’un homme qui n’était pas de la famille troublait le repos des mânes. Aussi la loi interdisait-elle à l’étranger d’approcher d’un tombeau [2]. Toucher du pied, même par mégarde, une sépulture, était un acte impie, pour lequel il fallait apaiser le mort et se purifier soi-même. Le mot par lequel les anciens désignaient le culte des morts est significatif ; les Grecs disaient πατριάζειν [3], les Latins disaient parentare. C’est que la prière et l’offrande n’étaient adressées par chacun qu’à ses pères «
« II y avait un échange perpétuel de bons offices entre les vivants et les morts de chaque famille. L’ancêtre recevait de ses descendants la série des repas funèbres, c’est-à-dire les seules jouissances qu’il pût avoir dans sa seconde vie. Le descendant recevait de l’ancêtre l’aide et la force dont il avait besoin dans celle-ci. Le vivant ne pouvait se passer du mort, ni le mort du vivant. Par là un lien puissant s’établissait entre toutes les générations d’une même famille et en faisait un corps éternellement inséparable. »
Par regroupement de ces dieux du foyer naitront les cités qui adoreront leurs dieux. C’est ainsi que les premières maisons furent des tombeaux et les villes des nécropoles.
La Terra patria grecque est la terre d’origine ancestrale, où les ancêtres sont nés, morts, enterrés. Elle est liée à la nature et au sang : un peuple naît de sa terre (pensée autochtone). La relation est organique, presque biologique. Elle s’enracine dans le passé mythique : fondations, héros, généalogies (ex : Athènes et Érichthonios). Elle fétichise l’origine : on retourne aux fondateurs, aux tombes, aux dieux locaux.
… La terre promise à Israël

Les Hébreux viennent d’ailleurs (Ur, Égypte, désert) et reçoivent cette terre. Elle les précède comme l’héritage d’une promesse.
Cette terre est sainte, qadosh, particularisée, elle n’est pas dénombrable ni comparable avec celle des nations.
Le projet « sioniste » biblique et de la tradition juive n’a rien à voir avec la patrie grecque. C’est un projet spirituel dont la terre est l’avenir, une « terre promise ». Non un retour vers le passé régressif des ancêtres illustres dont les fantômes oppressent les vivants comme en Grèce, mais le fruit davenir d’une liberté.
La terre des pères est celle du massé avot siman lébanim. « Les actes des pères sont des signes pour les enfants ». La liberté en est sa condition. La torah en permet la possession. Cet usufruit est lié à un comportement. Si Israël ne respecte pas la Torah il est chassé de sa terre.
Enfin la terre juive n’est pas un absolu : l’alliance avec Dieu est première, pas le sol lui-même.
La terre biblique fait partie d’un projet téléologique, providentiel, orienté par D.ieu, eschatologique : elle n’est qu’une étape vers la rédemption.
Le converti quitte sa patrie pour rejoindre la peuple d’Israël en route vers cette terre.
« Guèr eno nohel be’erets Israël »
Un guèr n’hérite pas dans la Terre d’Israël (avec les tribus)
(Yevamot 48b)
Le guer n’hérite pas de la terre par lot tribal, il manifeste ainsi le don gratuit et spirituel de la terre, sans filiation. Comme les cohanim et les lévites le guer n’hérite pas de terre. (« La tribu de Lévi n’aura point de part ni d’héritage avec Israël. »— Deutéronome 10:9). N’étant pas rattaché généalogiquement à une tribu, il ne participe pas au partage clanique, même s’il peut acquérir des terres par achat, don, mariage, ou d’autres moyens. D.ieu est son seul héritage.
« L’Éternel est leur héritage, comme Il le leur a dit. »— Deutéronome 18:2
« L’Éternel dit à Aaron : Tu ne posséderas rien dans leur pays, et il n’y aura point de part pour toi au milieu d’eux ; c’est moi qui suis ta part et ton héritage au milieu des enfants d’Israël.« — Nombre 18:20
L’héritage spirituel des cohanim est centré sur le Temple, l’enseignement et la prière. Cela les rapproche du guèr, qui lui aussi est « étranger » à l’héritage tribal mais dédié à Dieu par l’alliance et la avoda, le service divin.
La Torah inclut le guèr dans de nombreuses lois concernant la terre. Le guer est pleinement citoyen spirituel du peuple d’Israël, et participe à la sanctification de la terre par l’observance des commandements. :
« Une seule loi vous régira, vous et l’étranger en séjour parmi vous. »
(Bamidbar / Nombres 15:15)
Le Maharal parle du guer en terme de terre, de « racine » :
“Le Guer qui se joint à Israël a une âme qui aspire à la racine divine, et c’est cette racine qui l’attire vers la Torah.” (Netivot Olam)
La gestation de l’identité juive au désert
La Terre promise par Dieu à Abraham et à sa descendance (Genèse 12) n’a rien à voir avec la terra patria (la terre des pères, la patrie) grecque. Elles incarnent deux visions très différentes de la relation entre un peuple et un territoire. Mais surtout Israël n’est pas né dans sa terre.
Le Talmud souligne que le peuple d’Israël est né au désert car rien n’y appartient à personne.
« La Torah a été donnée dans le désert, un lieu qui est hefker (sans propriétaire), pour montrer que quiconque veut l’acquérir peut l’acquérir. »
(Talmud Nedarim 55a, Midrash Mekhilta de Rabbi Ishmael)
Le Talmud enseigne que la Torah a été donnée dans le désert car :
« le désert est un lieu qui n’appartient à personne, ainsi la Torah est gratuite, ouverte à tous.” Talmud (Nedarim 55a)
Israël ne naît pas en Égypte (terre d’oppression), ni en Canaan (terre de conflit), mais dans un lieu neutre, sans nation, sans propriété. Cela fonde son identité spirituelle avant toute territorialité.
Le désert où Israël va construire le veau d’or (revenant à l’esclavage auxquelles 200 années en Egypte l’ont habitué) permet l’âge adulte en Terre promise où l’on peut pratiquer toutes les mitsvot, même celles concernant la terre (année sabbatique – Chemita, Jubilé- Yovel). Le désert est un lieu matriciel où Israël reçoit sa nourriture sans se soucier, la manne, comme un enfant dans le ventre de sa mère.
Le désert une métaphore de la condition spirituelle de l’homme face à Dieu : un être nu, libre, vulnérable, mais prêt à entendre la Parole. Un enfant qui passe à l’âge adulte.
Le Maharal de Prague souligne l’aspect matriciel du désert :
« Le désert est au peuple ce que la matrice est à l’enfant : un lieu sans possession, sans bruit, sans distraction. Un lieu de pure réceptivité, où la forme peut s’imprimer sur la matière. »
— Tiferet Israël, chapitres initiaux
Le Maharal insiste : pour recevoir la Torah, Israël devait être formé comme un enfant, modelé dans la dépendance et la simplicité. Ce n’est qu’ainsi que la Torah pouvait pénétrer dans l’essence du peuple, non comme une loi extérieure, mais comme une forme intérieure — une part de son identité.
Ce processus aboutit au don de la Torah au mont Sinaï, que le Maharal décrit comme une naissance : Israël sort du désert comme un enfant prêt à entrer dans le monde, armé de la Torah. Le peuple quitte l’anonymat de la gestation pour recevoir son nom, sa mission, et entrer dans l’histoire.
Est-il utile de rappeler que cette dépendance ontologique est l’expérience du baal téchouva ?
L’image du converti (guèr) comme un nouveau-né ou un enfant est une idée centrale dans le Talmud et la tradition rabbinique. Elle est évoquée notamment dans le Talmud Yevamot 22a :
« Guèr shenitgayer ke-katan shenolad dami »
Un converti qui s’est converti est comme un enfant qui vient de naître.
La renaissance totale du guèr qui rompt totalement avec son passé, sa famille, sa terre, est la figure symbolique de ce qu’est non seulement tout juif mais tout le peuple juif qui nait au désert.
Tel un enfant, le converti est en apprentissage. Il doit tout découvrir, tout intégrer, tout goûter — le langage, les mitsvot, les fêtes, les textes, la cuisine juive. Il est dans une forme de désert intérieur, un lieu de réceptivité absolue pour recevoir la Torah.
Dieu aime le guèr de manière singulière. Il est dit dans le Midrash Tanhouma (Lekh Lekha 6) :
« L’amour que Dieu porte au converti est plus grand encore que celui qu’Il porte à Israël né juif, car Israël a vu les miracles du Sinaï, mais le guèr est venu sans rien voir — seulement par amour pour le Nom. »
Pour le Maharal, la Torah ne dépend pas de la biologie mais de l’aptitude métaphysique à s’unir au divin.
Le converti et le peuple d’Israël
Le Talmud enseigne :
« Israël ne sera pas totalement racheté tant que tous les guerim n’auront pas rejoint le peuple » (Yevamot 63a).
Le guer n’est pas un invité du peuple juif : il en est l’avant-garde mystique. Le signe de la goulag. Il est souvent comparé dans le Zohar à une étincelle divine dispersée dans le monde, qui retrouve sa source en rejoignant Israël.
Dans cette perspective, chaque conversion est un acte messianique, chaque guer est une preuve vivante que le peuple d’Israël ne se définit pas uniquement par le sang, mais par la vocation.
Ce lien entre le peuple et le converti est abondamment souligné par le Talmud :
« L’amour du converti est un fondement de la Torah » (Shabbat 31a)
« Un converti sincère est plus aimé que les enfants nés juifs » (Midrach Tanhouma)
« Le converti est aussi cher à Dieu qu’Israel lui-même » (Yevamot 48b)
Le sionisme spirituel et religieux
Alors que certains courants sionistes ont voulu fonder Israël sur une base ethno-nationale, d’autres voix ont insisté sur sa vocation éthique et spirituelle universelle. Selon cette pensée que nous faisons nôtre, les guerim jouent un rôle fondamental.
Pour Ahad Ha’am ou Martin Buber, la renaissance d’Israël ne devait pas être seulement territoriale, mais aussi morale. Les convertis, par leur choix libre, incarnent cette éthique du peuple-mission.
Dans le monde religieux, le Rav Avraham Itshak HaCohen Kook, fondateur du sionisme religieux, voit dans le retour des guerim une préfiguration de la gueoula (rédemption). Il écrit que leur venue est un signe de la réconciliation du monde avec la lumière divine d’Israël.
Le premier Grand Rabbin de la Palestine mandataire, voyait dans les guerim une prophétie en action, des signes avant-coureurs de la rédemption.
Selon lui le peuple juif a une mission spirituelle universelle. Les guerim, en choisissant librement de rejoindre cette mission, incarnent une forme très élevée de lien avec le divin. Rav Kook évoque notamment que le converti exprime une aspiration intérieure au divin qui dépasse les déterminismes nationaux ou biologiques.
Il écrit sur l’élévation spirituelle des convertis. Il voyait les guerim sincères comme des âmes spéciales qui rejoignent le peuple juif dans une démarche de réparation spirituelle globale.
Dans ses écrits mystiques (notamment dans Orot et Orot HaTechouva), Rav Kook parle souvent d’un destin collectif d’élévation universelle, dans lequel les justes des nations, y compris les convertis, ont un rôle central.
« Les convertis sont les gouttes de rosée d’un monde futur, où toute humanité reconnaîtra le divin. » (Orot Israël 5:2)
Le guer est un signal eschatologique pour le Rav Kook: l’entrée des nations dans l’alliance montre que la fin de l’exil et la réparation du monde approchent.
L’idée est que les guerim précèdent l’humanité tout entière dans la reconnaissance du divin :
« La lumière de la techouva attire même ceux qui sont nés loin. Car en chaque âme humaine, brille une étincelle de sainteté. » (Orot HaTéchouva 17:2)
Leur intégration est une forme de tikoun olam, de réparation du monde.
Un peuple ouvert : Israël comme appel et non comme clôture
Le sionisme, dans sa version la plus haute, n’est pas un repli identitaire, mais un appel au rassemblement : des exilés, des opprimés, des âmes en quête d’Alliance et du souffle divin. Les guerim nous rappellent que le judaïsme n’est pas une identité figée, mais une tension vivante entre mémoire et espérance, entre enracinement et élection.
Ils témoignent que l’amour d’Israël peut naître sans héritage familial, simplement par adhésion spirituelle, et que ce lien peut être plus fort que celui du sang.
Les guerim ne sont pas les « invités » du peuple juif. Ils en sont l’un des visages les plus purs et les plus puissants. En choisissant Israël, ils redonnent à ce peuple sa vocation originelle : être non seulement une nation, mais un signe pour les nations. Ce n’est bien sur pas par hasard que la tradition juive a été renouvelée par les convertis :
- Shemaya et Avtalion (époque pré-tannaitique) auraient été Convertis ou fils de convertis.
- Rabbi Akiva (50–135 EC) serait fils de convertis selon certaines traditions (Midrash, Avot deRabbi Nathan 6).
- Rabbi Meïr, Tanna du 2ème siècle et l’un des plus grands maîtres de la Mishna « s’appelait à l’origine Néhorai », il serait descendant de convertis, voire converti lui-même selon certaines traditions (Erouvin 13b, Horayot 13b).
- Onkelos (1er-2em sicèle), citoyen romain aurait été le neveu de l’empereur Titus ou Hadrien selon la tradition). Il se convertit au judaïsme et devint un disciple des sages. Il est l’auteur de la traduction araméenne de la Torah (Targoum Onkelos), encore aujourd’hui utilisé dans toutes les yeshivot.
Le sionisme a besoin des convertis pour ne pas se refermer sur lui-même, pour se souvenir qu’il est né d’un rêve prophétique, pas seulement d’un besoin de refuge ou de sécurité.
Les guerim nous rappellent enfin cette vérité essentielle : Israël est un peuple de convertis. De guerim sortis d’Egypte. Et qui doivent se le rappeler.
Ruth la moabite (Ruth 1, 16), est l’archétype de la giyour tsedek (conversion sincère). Elle devient l’arrière-grand-mère du roi David. D’elle descendra le Machia’h. Beezrat Achem.
[1] La loi de Solon défendait de suivre en gémissant le convoi d’un homme qui n’était pas un parent (Plutarque, Solon, 21). Elle n’autorisait les femmes à accompagner le mort que jusqu’au degré de cousines, ἐντὸς ἀνεψιαδῶν (Démosthène, in Macartatum, 62-63. Cf. Cicéron, De legibus, II, 26. Varron, L. L., VI, 13 : Ferunt epulas ad sepulcrum quibus jus ibi parentare. Gaïus, II, 5, 6 : Si modo mortui funus ad nos pertineat.
[2] Οὐκ ἔξεστιν ἐπ´ ἀλλότρια μνήματα βαδίζειν (loi de Solon, dans Plutarque, Solon, 21). Pittacus omnino accedere quemquam vetat in funus aliorum (Cicéron, De legib. II. 26).
[3] Pollux, III, 10.

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