
L’âme galoutique et une lame au coeur de la personnalité, une larme au fond de l’identité.
L’âme galoutique est une âme fracturée, mais vivante. Coupée de sa source par une lame invisible. Elle marche dans l’Histoire en portant les cendres et les livres. Elle ne s’enracine nulle part, mais féconde chaque sol qu’elle foule. Elle erre sans patrie dans les patries des autres, c’est à dire l’esprit de leur pères, leur dieux. Ce châtiment dans l’antiquité était la peine capitale : l’exil. Mourir ou mer ou à l’étranger était une terreur car personne ne pourrait porter des libations te faire mémoire de vous, pour vivre encore un peu parmi les vivants.
La lame galoutique est l’âme de l’exil — galout — une condition existentielle, une modalité d’être au monde. Comme l’écrit Edmond Jabès, « l’exil est le lieu du Livre », parce que le Livre est ce qui demeure quand le Temple est détruit. Il se trompait en réalité, car il restait le culte des lèvres. L’avoda de la prière.
Dans l’âme galoutique, tout est double : le chez-soi est ailleurs, la langue est traduite, la mémoire est trouée, coupée, facturée. Impossible de se recueillir.
Kafka incarne cette tension : juif sans culte, homme sans feu ni lieu, scribe de la déréliction dont la patrie est toujours celle d’un autre père. L’âme galoutique cherche, écrit, interroge. Elle questionne, comme Job dans sa détresse, ou Elie Wiesel dans La Nuit : « Où est Dieu ? Où est-il ? » L’absence divine devient Sa présence.
Mais l’âme galoutique ne se réduit pas à la plainte. Car en réalité, disséminée elle annonce parmi les nations les poussières du Temple comme autant de synagogues et la Torah comme des poussières de cendre de la cheminée.
L’exil n’est pas que défaite : il creuse l’attente. Dans l’errance, se prépare le retour — non seulement à la terre, mais à soi. Le Rav Kook écrivait :
« Même dans la chute, il y a montée. »
L’âme galoutique connaît cela : sa nostalgie se fait promesse. Messianique.
Non parce qu’elle croit à la fin du mal, il n’y a pas de fin à ce qui n’existe pas finalement.
L’âme galoutique porte la déchirure comme un signe d’alliance. Quand la douleur devient danse comme chez les bretslev. Personne ne témoigne pour l’âme galoutique — sauf le vent.
L’âme galoutique n’est pas faible mais résistante. debout car elle se lève pour Sion.
Elle sait que le monde est fêlé, mais que la lumière y passe par ce chemin de lame. Elle prie parfois sans croire, espère sans illusion : « Là où se trouvent les brisures, là se cache la lumière. » (Zohar)

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