
L’émancipation des Juifs renvoie à un vaste mouvement politique, juridique et culturel qui s’est développé en Europe à partir du XVIIIe siècle, visant à intégrer les Juifs comme citoyens égaux dans les sociétés où ils vivaient, en levant les discriminations légales et sociales qui les frappaient.
Avant elle les juifs sont exclus des droits civiques (pas citoyens), cantonnés dans des métiers spécifiques (prêt, brocante, médecine…), souvent assignés à résidence (ghettos, quartiers juifs), soumis à des taxes spécifiques, au bon vouloir des princes, considérés comme une communauté religieuse étrangère, non assimilée.
Pour répondre à cela des juifs comme Mendelssohn (1729–1786) un philosophe juif allemand, père du judaïsme éclairé (Haskala), appelle à l’intégration des Juifs dans la culture allemande. En France, l’Abbé Grégoire défend les Juifs comme peuple opprimé, et leur demande leur « régénération » par l’éducation.
Les juifs doivent donc devenir citoyens, abandonner leurs « particularismes communautaires » (langue, vêtements, institutions autonomes) et se fondre dans la nation.
L’émancipation va faire naitre le sionisme moderne. Car elle offre aux juifs des droits, mais elle a aussi exigé un prix : celui de l’uniformisation, de l’abandon d’un certain mode de vie communautaire — ce qui a nourri à la fois des adhésions enthousiastes et des résistances identitaires.
Theodor lessing écrira :
« On fait généralement grand cas des bienfaits mutuels pour l’Europe et pour le juif lorsque ce dernier s’est inséré dans la culture du continent. Mais on ne voit pas ou en tout cas on ne dit que très bas le prix qu’il fallut payer pour l’obtention de cette citoyenneté : il fallut trahir les espoirs de nos visionnaires, sacrifier leurs rêves éternels. Aujourd’hui ce ne sont plus nos pieux Sages, mais des juristes et de grands avocats qui dirigent notre peuple. (…) Il eut mieux valu avoir honte de ceux qui ont ainsi dilapidé la richesse de notre peuple. Car ils ne furent peut-être que l’éclat phosphorescent d’un organe en proie au déclin… Ils furent un bref laps de temps au soleil de l’Europe ou notre noblesse s’est brûlée. »[1]
Mais surtout, l’émancipation n’efface pas l’antisémitisme, elle le transforme. Beaucoup de Juifs s’intègrent, certains se convertissent ou s’assimilent. La pénétration des juifs dans les hautes sphères de la société viennoise comme professeurs d’université, directeurs de théâtre, banquiers, musiciens de renom, conduit à la naissance de l’antisémitisme moderne (racial, nationaliste) à la fin du XIXe siècle.
En découvrant la misère et la crasse des pauvres juifs de l’est (Ostjuden) à cette époque, Gustav Mahler (1860-1911) écrit à son épouse Alma :
« Quand je pense que je suis en famille avec ces gens ! »
Les juifs assimilés de l’époque de Freud à Vienne, une période violemment antisémite, après mille efforts d’assimilation n’avaient aucune envie d’être assimilés aux misérables à caftan qui débarquaient dans les rues de Vienne, venus de Galicie ou de Russie chassés par les pogroms.
Theodor Herzl assiste à la dégradation du capitaine Dreyfus en 1894 dans le cour des Invalides. Cet homme assimilé a été rejeté pour le simple fait qu’il est juif. Des lois antijuives sont apparues en Russie ou dans l’Allemagne wilhelmienne. Les pogrom d’Europe de l’Est ramène à Vienne les juifs démunis des shtetls.
Des réponses alternatives naissent, le Socialisme juif (Bund), l’orthodoxie religieuse militante (Mitnagdim et Hassidim) et le Sionisme de Herzl, Pinsker,
La tension : entre l’universalisme des Lumières, et le particularisme juif montre les limites de l’intégration dans des sociétés souvent hostiles.Haut du formulaire
Le sionisme nait au croisement de la persécution antisémite, de la revendication sociale du socialisme naissant, et de la réaction religieuse orthodoxe à l’assimilation.
[1] Théodor Lessing, La Haine de soi : le refus d’être juif (Der jüdische Selbsthaß), 1930

Laisser un commentaire